mardi 9 mars 2010

C’est quoi l’éternité ?...

http://www.web-libre.org/medias/img/articles/d26beb4d23d4930fba836087f83d9bcf-2.jpg

Dans ce paysage rude, fait de caillasses et de ravines arides, habité de quelques touffes d'alfa qui bruissent à la moindre brise, une piste . Elle est à peine distincte sous le sable pulvérulent, tant elle est boursouflée de pierres, silexs et débris de végétaux desséchés...Ce pourrait être l'enfer, tel qu'on se l"imagine, mais c'est le désert tel qu'on ne le connait guère...

A l'abri d'un repli de terrain, deux hommes. L'un est jeune, sûr de sa force, l'autre est de l'âge des sages, ultime satisfaction avant le renoncement. Tous deux sont accroupis, bien protégés par leurs burnous et leurs chèches qui se lovent autour de leurs nuques en savantes volutes blanches. Le plus jeune est nomade, donc berger; ses quelques cabrettes rabotent le maigre herbage qu'un récent orage a fait sourdre de loin en loin.

L'autre, beaucoup plus âgé, est un Hadj , c'est à dire un saint homme qui a fait le pélérinage de La Mecque; cela se reconnait à son haut tutban serré. Il est en route pour son pays natal qui se situe vers l'est, bien au-delà de la barre rocheuse qui luit à l'horizon. Il s'y rend pour " finir sa vie"dit-il. Les deux hommes sont de rencontre, comme cela est courant ici: contrairement aux apparences, le désert n'est pas vide d'humanité... Encore faut-il apprendre à la déceler et prendre le temps de la rencontrer...

Devant eux, en équilibre sur deux pierres, au-dessus d'un feu de brindilles, une petite bouilloire bleue. L'eau commence à chanter pour le thé de bienvenue : quelques feuilles de menthe sauvage, un bout de pain de sucre concassé... Alors, de sa besace de cuir ouvragé, le plus jeune retire deux gobelets puis, d'une main leste, il élève la bouilloire et verse de haut le premier thé encore amer, celui de la rencontre. Puis vient le deuxième, plus doux, presque sucré, c'est celui du dialogue. Enfin, le troisième thé est de miel comme le sont les paroles qu'échangent les nouveaux amis.

- " Tout à l'heure, tu m'as posé une question à laquelle je n'ai pas répondu."

-" C'est exact, Hadj, mais je ne voulais pas t' importuner."

- "Ta question était: C'est quoi l'éternité?... Pourquoi me le demandes-tu?..."

- " Parce que...parce que tu es un Hadj et puis,...il y a quelques jours, je suis allé me fournir en sucre sur les hauts plateaux, à Tiaret et là, j'ai rencontré des chrétiens,... enfin, je veux dire des infidèles...

-" Allons, mon garçon, nous sommes seuls, tu peux dire " des chrétiens"!... Continues."

Le jeune homme, un temps décontenancé, poursuit: " C'étaient des commerçants chrétiens et ils m'ont affirmé que leur Dieu est éternel."

-" Tiens donc!..." fait le Hadj avec un large sourire: " Tu sais, ici en plein désert, je peux bien te l'avouer, Allah et le Dieu des chrétiens sont très semblables , certains affirment qu'ils sont frères et d'autres prétendent même qu'ils ne sont qu'Un. C'est te dire... Ailleurs, on m'aurait jeté en prison pour avoir prononcé ces paroles,... même moi qui vient d'en sortir..."

Le jeune homme est stupéfait: " Comment, toi, un Hadj, tu sors de prison?..."

- " Eh oui, mais ce n'était pas grave , un simple problème d'interprétation." Le berger n'a pas compris la réponse du Hadj mais il se tait. Puis chacun s'empare d'un gobelet et sirote bruyamment son thé encore brûlant...Le jeune homme s'essuie la bouche d'un revers de main , rote bruyamment et s'exclame " Hamdoulillah!..." ( Gloire à Dieu ). le Hadj, lui, tire de sa manche un mouchoir , s'en tamponne les lèvres ,émet un rot discret, pour plaire à son compagnon et rend grâce à Dieu le très Miséricordieux...

La brise du soir se lève sur les hauts plateaux de l'Atlas. Elle vient du nord. Les deux compagnons rajustent leurs burnous et se recroquevillent à l'abri du repli de terrain. Le Hadj: " Je ne t'ai toujours pas répondu à ta question....As-tu une épouse, une famille, des enfants?...

- " Oh oui, Hadj!..."

- " Tu les aimes, tu as le souvenir de les avoir toujours aimé et la certitude que tu les aimeras toujours, n'est-ce pas?..."

- "Bien sûr Hadj!..."

- " Alors tu sais ce qu'est l'éternité."

- " Comment cela?..." demande le berger, perplexe...

- " Ton amour a été, il est et il sera, nous sommes d'accord?..." Le berger acquiesce;

- " C'est ça l'éternité!..."

Devant l'air ébahi de son jeune compagnon, le Hadj reprend avec douceur: " Si ton amour te parait éternel, pourquoi Allah , le Miséricordieux qui peut tout, ou le Dieu des chrétiens ne seraient-ils pas éternels?..."

Le visage du berger s'illumine: " C'est pourtant vrai!... Comme cela parait simple quand c'est toi qui l'explique, Hadj!..."

- " Oh non, c'est loin d'être simple, mais toi tu l'as compris parce que tu aimes... Si l'ont veut aller à Dieu, c'est uniquement avec l'amour que l'on y parvient. Hélas, bien des hommes refusent de le croire..."

Un silence, puis: "Cette nuit sera fraîche. As-tu une corde de chanvre?*...Oui?... Alors disposes la bien autour de nous et puis, voudrais-tu me verser encore un peu de thé?..."

Le crépuscule allonge les ombres. On est en septembre 1380, au sud de Tiaret , sur les hauts plateaux en bordure du Sahara. Le Hadj, c'est Ibn El Khaldoun, philosophe et historien qui vient d'être libére après cinq ans d'emprisonnement pour avoir écrit que " toute vérité, dite officielle, devait être vérifiée à plusieurs sources avant d'être proclamée. " Il mourra au Caire en 1406. C'est l'un des pères de la méthode historique moderne.

Pierre RATERRON

* extraits de Chroniques de la Folie ordinaire

* Dans le reg ( partie pierreuse du désert) les nomades se protègent des nuisibles

( en particulier la vipère à cornes, mortelle)

durant la nuit en entourant leur bivouac d'une corde de chanvre posée sur le sol.

La méthode est ancestrale et efficace

2 commentaires:

cecile cary a dit…

LE CREPUSCULE ALLONGE LES OMBRES;C'EST TELLEMENT BEAU ET TELLEMENT VRAI.....FOLIE ORDINAIRE
ET SI CRUELLE!!!!MERCI A TOI ATALANTE;MERCI COURAGE.MOI;J'AI LES LARMES ET LES LARMES......cécile;mélancolie malade....

atalante a dit…

C'est vrai que c'est magnifico. Tu me fais redécouvrir ce texte.Ne pleure pas de peine Cecile, mais de joie. De mélancolie joyeuse.